Inutile de perdre du temps : c'est un chef d'oeuvre. La direction, les acteurs et le message théologique sont de toute première importance. Oscarisé comme meilleur metteur en scène, Ford réalise ici un film dont pas une scène ne manque de force, de beauté ou ne traîne en longueur.
Pour les acteurs, pas un ne fait défaut, bien entendu, mais quatre acteurs vous frappent au plus profond de l'âme. Henri Fonda, condamné de façon très sévère pour une mort involontaire suite à une rixe, et qui revient dans une situation où règne la plus profonde injustice sans que l'on y puisse apparemment rien. Il va suivre tout un chemin d'épreuve qui vont lui faire tenir ce discours quasi christique à la fin : "I'll be all around in the dark. I'll be everywhere. Wherever you can look, wherever there's a fight, so hungry people can eat, I'll be there. Wherever there's a cop beatin' up a guy, I'll be there. I'll be in the way guys yell when they're mad. I'll be in the way kids laugh when they're hungry and they know supper's ready, and when the people are eatin' the stuff they raise and livin' in the houses they build, I'll be there, too. (je serai autour dans l'obscurité. Je serai partout. Partout où vous regarderez, partout où il y a une lutte, pour que les affamés puissent manger, je serai là. Partout où il y aura un flic pour taper un mec, je serai là. Je serai dans la façon dont les gens crient lorsqu'ils deviennent fous. Je serai dans la façon dont les gosses rient quand ils ont faim et qu'ils savent que le souper est prêt, et quand les gens mangent ce qu'ils ont cultivés dans les maisons qu'ils ont construites, je serai encore là.)". Il y a là tout un programme politique et méta-politique de premier ordre. Et Tom Joad (le rôle de Fonda) choisit de l'incarner, lorsque le prêcheur Casy se fait tuer par les auxiliaires des possédants.
Casy justement, est un ex-prêcheur, qui ne prêche plus depuis qu'il doute, mais qui accompagne les Joad dans leur périple vers cette terre promise qu'on leur a fait miroiter : la californie. John Carradine interprète cet illuminé attachant avec un brio rare. Il n'a pas cessé de prêcher par désintérêt de la religion, mais parce qu'il n'avait plus le feu sacré en lui. On se sent pas de rejet, pas de doute adolescent. Ce feu sacré va revenir dans le cadre de la lutte sociale. Si l'Eglise ne peut être un syndicat ou un organisme de charité, elle se doit aussi de s'incarner dans cette dimension là, et d'avoir une voix qui porte haut et fort. Aujourd'hui sa voix fait défaut sur les banques et toute cette caste de voleur et de bonimenteurs. Un Saint Jean Chrysostome ne serait pas resté muet sur ces bandits qui sont en train de détruire le monde. Casy incarne jusque dans sa mort, une contradiction que l'Eglise doit relever : elle doit donner au pauvre pour être digne de sa tête (discours eschatologique dans Matthieu), mais elle doit aussi dénoncer l'argent en tant que puissance satanique principielle : on ne peut servir Dieu et l'argent dit le Seigneur.
Muley est ce pauvre, dans le début du film, magistralement interprété par John Qualen, qui ne comprend pas, et qui résiste un peu naïvement aux expropriations, en demeurant comme un fantôme dans ces maisons désertées avant que les banques ne les détruisent.
Et enfin, oscar du second rôle féminin, pour Jane Darwell, qui joue la matriarche du clan Joad (Ma Joad) sur qui tout repose, et dont les relations avec Tom sont d'une pudeur et d'une beauté renversante. Elle dit à la toute fin du film : "I ain't never gonna be scared no more. I was, though. For a while it looked as though we was beat. Good and beat. Looked like we didn't have nobody in the whole wide world but enemies. Like nobody was friendly no more. Made me feel kinda bad and scared too, like we was lost and nobody cared.... Rich fellas come up and they die, and their kids ain't no good and they die out, but we keep a-coming. We're the people that live. They can't wipe us out, they can't lick us. We'll go on forever, Pa, cos we're the people. (Je n'aurais plus peur. c'était dur. Pendant un moment j'ai même cru qu'on étaient fichus.Complètement fichus. On aurait dit qu'on avait que des ennemis dans le monde entier. Comme si plus personne n'était amical. Ca m'a fait mal, et peur aussi, comme si nous étions perdus et tout le monde s'en fichait. Les riches viennent et meurent, mais leurs gamins arrivent et ne sont bons à rien, et quand ils meurent, nous on reste. Nous sommes ceux qui vivent. Ils ne peuvent pas nous chasser, ni nous écraser. On continuera toujours, car nous sommes le peuple)". Message théologique très fort également. Les riches ne font pas partie du peuple. Ils ne se rattachent à aucune nation, à aucun ensemble qu'eux même, habitués à régner, et à causer du dommage.
Quel est le message théologique du film ? il est multiple. On l'a vu, l'exigence de justice sociale. L'exigence de vérité également. Un dialogue au début du film est éclairant sur la chaîne de responsabilité, et sur la morale qui émane des institutions bancaires, de Mamon. C'est lorsque Muley reçoit son avis d'expropriation par un sous-fifre de la banque, qui vient dans une belle voiture :
- écoute Muley, après cette sécheresse, je ne peux plus te garder. J'équilibre même pas les comptes. Avec un seul tracteur on fait tout le travail et on a qu'un salaire à payer
- Nous, on peut pas baisser notre part de récolte, impossible. Les gosses mangent à peine et ils sont si mal habillés qu'on aurait honte, si les autres n'étaient pas pareils
- j'y peux rien, ce sont les ordres, vous devez partir
- je dois quitter ma terre ?
- j'y suis pour rien moi
- c'est qui alors ?
- le proprio, la Shawnee Land & Cattle Company
- et c'est qui ça ?
- personne, une compagnie.
- elle a bien un président qui sait à quoi sert un fusil ?
- il n'y est rien pour rien, c'est la banque qui décide
- bon, où est la banque ?
- à Tulsa
- mais le directeur y est pour rien non plus. Il s'use la santé à obéir aux ordres.
- on tire sur qui alors ?
- j'en sais rien. Je te le dirai, mais je ne sais pas qui est le fautif.
Hors, ce dialogue est celui de l'absence de la connaissance. Mais le Christ a dit, la vérité vous rendra libre. Alors, on peut savoir qui est en haut, qui fait quoi, pourquoi les choses arrivent. Cette sentence du Seigneur est une invitation à comprendre, à connaître la vérité. Pour cela il faut étudier. Les mécanismes qui ont conduits à la crise de 1929 sont connus. La façon d'en sortir aussi. Ce film devrait vous donner une soif d'autonomie et de justice. Qu'il vous donne aussi une soif de connaissance...
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